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Il nous faut un #MeToo du doctorat

Date de création, 11/09/2026
Qui organise? MeTooDoctorat
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Nous écrivons cette tribune en cette rentrée universitaire, à quelques mois d'une échéance présidentielle où la science sera au coeur des grands défis du pays (écologie, souveraineté industrielle, santé publique), et au moment où le gouvernement actuel essaie d’attirer les chercheurs étrangers avec son programme “Choose France for Science”. Toutefois, on ne peut pas vouloir attirer les meilleurs esprits du monde entier si nous brisons déjà ceux que nous avons chez nous.

Un doctorant, une doctorante, c'est quoi ? C'est la personne qui, pendant trois à six ans, travaille sur ce qui n'existe pas encore : un vaccin, une batterie plus propre, un modèle climatique. Pour le prix Nobel d’économie 2025 Philippe Aghion, l'innovation issue de la recherche est l'un des principaux moteurs de la croissance et de la prospérité d'un pays moderne1. C’est souvent d'un doctorat que naissent nos start-up les plus innovantes qui font la fierté de la “French Tech” : la thèse d'aujourd'hui est la “deep tech”, la “biotech” ou la “greentech” de demain. Mais derrière chaque avancée scientifique française, il y a un jeune chercheur ou une jeune chercheuse, mal payée (voir pas du tout), au statut mal défini, s’engageant corps et âme pendant trois à six ans dans un projet. Ce sont vos proches: enfants, frères, sœurs ou amis, qui viennent de tous horizons et de tous milieux sociaux. Ce sont elles et eux qui contribuent à forger l'avenir économique, technologique et écologique du pays.

Et pourtant.

Ce qui se joue dans nos laboratoires correspond à ce que le mouvement MeToo a mis au jour ailleurs : une hierarchie qui exerce son pouvoir de manière abusive, un tabou, une impunité, et des victimes sommées de se taire pour espérer, un jour, progresser. Comme dans le cinéma, le système universitaire concentre le pouvoir dans les mains d'une seule personne, notre directrice ou notre directeur de thèse, qui décide de notre financement, de nos publications, de notre avenir professionnel, et parfois de notre vie personnelle. Cette dépendance quasi totale est un terreau : surcharge de travail imposée, humiliations, appropriation du travail scientifique, harcèlement moral et sexuel, agressions et viols.

Ces violences existent dans nos laboratoires, et ne sont pas réductibles à des cas isolés. Leur caractère systémique est documenté par des enquêtes syndicales et associatives depuis des années2. Pourtant, elles restent, très majoritairement, impunies, parce que dénoncer son encadrant ou son encadrante revient bien souvent à se voir empêcher de terminer sa recherche, se faire couper ses financement, et se faire fermer toutes portes dans la discipline. Le silence n'est pas un choix : c'est une survie professionnelle.

Ce silence n'est pas un hasard : il est systémique. Les cellules d'écoute existent, mais elles sont très souvent composées et pilotées par les pairs des personnes mises en cause. Les collègues jugent les collègues, dans une institution qui préfère sacrifier un jeune chercheur ou une jeune chercheuse nouvellement venue plutôt qu'un professeur installé depuis plusieurs années. Ces dispositifs, conçus pour protéger les doctorantes et doctorants, protègent dans les faits l'institution.

Les chiffres mondiaux sont alarmants. Selon une étude portant sur plus de 23 000 doctorants et doctorantes dans le monde, 24% présentait des symptômes cliniquement significatifs de dépression et 17% des symptômes d'anxiété ; des taux estimés à quatre fois supérieurs à ceux de la population générale du même âge3. La consommation de traitements psychiatriques augmente fortement après le début du doctorat, jusqu'à 40 % de plus qu'avant la thèse, au bout de cinq ans selon une étude Suédoise4. Les idées suicidaires, documentées dans plusieurs études, concernent selon les enquêtes entre 2 % et 12 % des doctorantes et doctorants3. Et dans une grande enquête mondiale menée par la revue Nature en 2019 auprès de plus de 6 300 doctorantes et doctorants, 21% déclarait avoir subi une discrimination ou un harcèlement pendant sa thèse5. Mais tout ça fait partie du grand décor de la culture de la souffrance qui est normalisée en doctorat : faire une bonne thèse nécessite des sacrifices, souvent au détriment de sa santé physique et mentale. Alors pourquoi tout le monde devrait s’en soucier ?

Cette question n'intéresse pas seulement les doctorantes et doctorants : elle concerne tout le monde. Parce qu'un chercheur ou une chercheuse qui craque, qui abandonne, ou qui part travailler ailleurs, c'est une compétence perdue pour le pays. La France mène actuellement une politique volontariste pour attirer les talents internationaux, sous la bannière « Choose France ». Pourtant elle n’est pas capable d’empêcher ses propres cerveaux de partir ailleurs. On n'attire pas durablement des chercheuses et chercheurs du monde entier dans un système qui maltraite et fait fuir ceux qui y sont déjà. Retenir ces talents, comme retenir les nôtres, n'est pas qu’une question de moyens supplémentaires : c'est une question de culture, de la manière dont on traite les personnes à qui l'on confie la recherche de demain.

C'est précisément ce que nous voulons faire bouger : non pas réclamer plus de budget (ce débat, légitime, revient à d'autres), mais un changement de culture dans le monde universitaire. Écouter réellement, et rendre des comptes réellement, cela ne coûte rien : cela demande une volonté.

Deux revendications

Deux mesures simples, à deux échelles, permettraient d'amorcer ce changement.

À l'échelle nationale : un baromètre annuel, obligatoire, public et anonyme, de la condition des jeunes chercheuses et chercheurs (qualité de l'encadrement, charge de travail, santé mentale, harcèlement). Ce dispositif existe déjà chez nos voisins britanniques, où l'enquête PRES (Postgraduate Research Experience Survey) interroge chaque année des dizaines de milliers de doctorantes et doctorants sur leurs conditions réelles de travail. Rien n'empêche la France de s'en inspirer.

À l'échelle locale : l'institutionnalisation, dans chaque université, d'une commission doctorale, composée et élue par les doctorantes et doctorants eux-mêmes, dotée d'un véritable pouvoir d'enquête et de saisine, et indépendante de la direction des écoles doctorales et des laboratoires. Non pas une énième instance consultative, mais un organe qui peut instruire un signalement, entendre les parties, et transmettre ses conclusions aux instances disciplinaires.

Deux mesures concrètes, réalistes, peu coûteuses, déjà éprouvées ailleurs. La France veut rester une grande nation scientifique ? Elle ne le restera pas en épuisant, en faisant taire, ou en faisant fuir celles et ceux qui contribuent à son excellence.

Sources des données citées :

  1. Ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Espace. (2025). Le prix Nobel d'économie 2025 décerné à Philippe Aghion pour ses travaux sur l'impact des nouvelles technologies sur la croissance économique. enseignementsup-recherche.gouv.fr. https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/fr/le-prix-nobel-d-economie-2025-decerne-philippe-aghion-pour-ses-travaux-sur-l-impact-des-nouvelles-100142
  2. Observatoire des Violences Sexistes et Sexuelles dans l'Enseignement Supérieur. (2024). Pressions, silence et résistances : étude sur les violences sexistes et sexuelles et les discriminations en milieu doctoral en France. https://observatoire-vss.com/enquete-doctorat-2024
  3. Satinsky, E. N., Kimura, T., Kiang, M. V., Abebe, R., Cunningham, S., Lee, H., ... & Tsai, A. C. (2021). Systematic review and meta-analysis of depression, anxiety, and suicidal ideation among Ph. D. students. Scientific Reports, 11(1), 14370.
  4. Bergvall, S., Fernström, C., Ranehill, E., & Sandberg, A. (2025). The impact of PhD studies on mental health—a longitudinal population study. Journal of Health Economics, 103070.
  5. Woolston, C. (2019). PhD poll reveals fear and joy, contentment and anguish. Nature, 575, 403-406.

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